VITRAC SAINT VINCENT, VILLAGE OCCITAN.

Il n'est pas rare en croisant des anciens du village (mais aussi , plus rarement , des plus jeunes,)  de les entendre s'exprimer en "patois limousin". A les écouter attentivement on se rend vite compte que ce "patois" n'est pas une déformation du français , mais qu'il possède ses codes, ses mots propres rendant toute compréhension très difficile pour le non-initié. En réalité ce parler, n'est autre qu'une langue : La langue d'Oc ou langue Occitane.

 L’Occitanie : Qu'es quò ?

qu’es aquò ? (en Occitan du Sud)

 sources : Sites internet :  Ariège Pyrénées : l'Occitanie et  Etude de Lionel Dupuy - Université de Pau

L'Occitanie représente le tiers sud méditerranéen de l'état français, soit trente-deux départements, sauf les Pyrénées Orientales catalanes et la moitié basque des Pyrénées Atlantiques. L'Occitanie possède six variétés dialectales: gascon, languedocien, provençal, limousin, auvergnat et vivaro-alpin. Il faut leur ajouter, dans l'état espagnol, le Val d'Aran, autonome à l'intérieur de l'autonomie catalane, le seul endroit au monde où l'occitan, dans sa forme gasconne, soit langue officielle, et dans l'état italien, une dizaine de hautes vallées du Piémont, du côté de Coni.

OCCITANIA = OC + AQUITANIA
 Terme créé dès le XIIIème siècle mais dont l’emploi demeure rare jusqu’au début du XXème siècle.

 L’Occitanie permet ainsi au Roi de France de désigner et de nommer les territoires récemment conquis lors de la Croisade contre les Albigeois, par opposition aux territoires qu’il possède déjà.

 

L’Occitan : Qu'es quò ?

L’Occitan ou langue d’oc/òc est une langue romane, comme le catalan, l’espagnol, le portugais, l’italien, le français et le roumain.

Les langues romanes sont issues du latin tardif. Aujourd’hui encore il est possible de voir cette parenté* :

* source :  Exposition de l'institut Occitan "Ua Lenga l'occitan"

 
 
Latin Occitan Catalan Français Italien Roumain Espagnol Portugais
vinea vinha vinya vigne vigna vie viña vinha

 

La Charente Occitane

 

sources : Publication : La Charente Occitane de Marcel Coq , CDDP d'Angoulême 1977

Le département de la Charente est traversé du nord au sud par la frontière linguistique oc/oïl (enquête de Tourtoulon et Bringuier, 1873, rééditée en 2004).

source de la carte : L'Occitanie en Poitou Charente "lo nhac lemosin"

   On parle en Charente occitane le dialecte limousin (ou périgourdin), appartenant aux parlers nord-occitans.

Des différences de prononciation existent entre les régions, parfois entre les villages mais d'une façon générale :

 

  • le son "è" remplace le Français "oi". Ex. : tres (tré) = trois.

  • le son "our" remplace le Français 'leur". Ex. : flor (flour) =  fleur.

  • les infinitifs en "ar" remplacent ceux en "er". Ex. : chanta(r) = chanter.

  • les articles "los" (lou) et "las" (la) remplacent le Français "les".

  • le son "a" remplace souvent le Français "é". Ex. : pra(t) = pré.

  • les participes passés se terminent par "ada", "ida" ou "uda". Ex. : chantada = chantée , partida = partie , venguda = venue.

  • des consonnes apparaissent au milieu des mots. Ex. : pleja(r) = plier, etc.

A côté de tous ces points communs, il existe de légères différences entre les parler de la Charente Occitane :

 

  • vers Chabanais, Montemboeuf, Montbron, on emploie volontiers le son -é à la place de a. Ex. : 'lé fenné ne volen pè chantè" (les femmes ne veulent pas chanter).

  • vers Confolens ou Rougnac, on conserve le son -a. Ex. : "la(s) fenna(s) ne volen pas chanta(r)"

  • les villages situés sur la bordure du domaine occitan (St Mary, St Claud, Cellefrouin, Ambernac, Epenède, Alloue, etc. ) utilisent un parler limousin, mais davantage influencé par le français, au niveau du vocabulaire, et surtout de la prononciation. Ex. : "la(s) feum' ne volen pas chanta(r).

  • toutes ces versions sont très différentes du parler de l'Ouest des Charentes (Cognac, Mansle), qui lui n'est pas Occitan, mais de langue d'oïl . Ex. : Lées femmes n'veulant pas chanter.

La civilisation de la région est également marquée par l'Occitan : les toits sont couverts de tuiles romaines, comme dans tout le midi de la France. Les noms de lieux ou de personnes sont typiques de la langue d'oc. Les conditions de l'agriculture sont également très différentes de celles de la France du nord, l'habitat est dispersé en nombreux hameaux.[...]

Exemples de noms de lieux occitans dans notre région :

  • Lasfont = les fontaines

  •  Lascoux = les chaumes

  •  Rioumort = le ruisseau mort

  •  Lavallade = la vallée

  • Masgiral = mas = ferme

  • Riberolle = le lieu de la rivière

  • Chavagnac = le domaine de Calvinius, propriétaire gallo-romain 

Exemples de patronymes occitans :

  • SOULAT = ensoleillé

  • BALESTRAT = arbalétrier

  • DUMAS = habitant du mas

  • SARDIN = marchand de sardines

  • SAUZET = du saule

  • FAURE = forgeron

  • SUDRE  =  sueur

  • VERGNAUD =  de l'aulne

 Quelques termes du parler de la Charente Occitane  

  • la nevia = la neige

  • autan = le vent du sud-est

  • lo nogier = le noyer

  • lo pressugier = le pêcher

  • la 'ranha = l'araignée

  • lo burgaud = le frelon

  • lo vedeu  = le veau

  • l'ohla = la brebis

  • l'aucha = l'oie

  • lo topin = le pot

  • Coma vai quò ? = comment ça va?

 

Pour en savoir plus, vous pouvez vous connecter sur le site Thésaurus  où vous trouverez un important et très intéressant inventaire des mots utilisés à Vitrac Saint Vincent.

 

INSTITUTRICE EN CHARENTE LIMOUSINE 

Témoignage de Jeannine Vergnaud (Bohère) (2010)

Lorsque ma mère, Octavie, fut nommée institutrice à Saint-Adjutory (près de Vitrac) en 1921, elle disait toujours : " Heureusement, qu'il y avait des plus grandes dans la classe qui servaient d'interprètes" car elle (qui était saintongeaise) ne comprenait pas un mot de ce que disaient les plus petits qui ne savaient pas parler français.

Témoignage d'Adèle Raynaud (Barussaud) et de son frère Abel Raynaud (2011)

Je me souviens à Vitrac, lorsque j'étais avec Mlle Gignat, d'un de mes camarades, qui faisait exprès de ne parler que le patois pour ennuyer la maîtresse!

 Le Lièvre et la Tortue de Jean De La Fontaine en Français et en dialecte Limousin

source : Vive le Patois Limousin de Fernand Mourguet Editions de la Veytizou 2006 

 

Le lièvre et la tortue.

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.
- Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Sitôt que moi ce but. — Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Répartit l'animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore.
- Sage ou non, je parie encore. »
Ainsi fut fait : et de tous deux
On mit près du but les enjeux.
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire
J'entends de ceux qu'il fait lorsque prêt d'être atteint
Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes
Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et écouter
D'où vient le vent, il laisse la tortue
Aller son train de sénateur.
Elle part, elle s'évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s'amuse à tout autre chose
Qu'à la gageure. À la fin quand il vit
Que l'autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit
Furent vains : la tortue arriva la première.
« Hé bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi l'emporter ! Et que serait-ce
Si vous portiez une maison ? »

 

Lo lébrè et lo tortue.

Rè nè siart dè fugir ; faut partir au boun mamèn
Lo lébro et lo tortue n'èn soun lous témoins.
« Pariam, dissei quèlo qui, què vous nè ribaréz pas
Sitôt què mè à queu but. — Sitôt ? Séz-vous saijo ?
Répoundiguei l'animau léger.
Mo couméro, vous faut purgèr
Avéquè quaitrè grus d'ellébore.
- Saijo ou pas, io pariè dènguéro. »
Èntau fuguei fa : et dè toutès douès
Un' mèttè prés dau but lous ènjeux.
Saber cambè, quo n'est pas lo questi,
Ni dè quau arbitrè fuguei counvèngu.
Notro lébro n'avio què quaitrè bounds à fair ;
Qu'est à dirè dè quis què lo faï quantè prés d'éssèr trapaido
Lo s'élugno daus chés, lous laïsso au loué
Et lur faï arpenter les brugès.

Ayant, dijè-io, dau tèm dé resto per broutar,
Per durmir, et per auvir
D'èntè vè lu vèn, lo laïsso lo tortue
Nèr soun train dè sénatour.
L'est partido, lo s'échino ;
Lo sè praïsso avéquè lentour.
Éllo queu tèm mépréso uno tello victouèro
Tè lu pari coumo rè dau tout
Creut què l'i vaï dé soun honnour
Dè partir tard. Lo brouto, lo sè pauso.
Lo s'ameuso à quauquorè maï
Qu'à lo courso. À lo fi quand lo viguei
Què l'autrei touquaivo au bout dè l'épreuvo,
Lo partiguei coumo un' trait ; mâ lous élans què lo faguei
Fuguérèn vains : lo tortue ribei lo prumièro.
« Hé bien ! li crèdè-lo, n'avio pas rasou ?
Dè què vous siart votro vitesso ?
Mè, gaignèr Et què sirio quo
Si vous pourtaviais no méjou ?"

 

Cliquez ici pour entendre un chant en dialecte limousin

En Limousin au XIXème siècle

Source La Vie quotidienne en Limousin au XIXème siècle de George Emmanuel Clancier Editions Hachette 1976 

L’heure de la soupe

La scène se passe dans la salle commune à l'heure du souper. Le père a servi dans les écuelles la succulente brejaude, la soupe au lard si bien préparée par la mère ; il l'a servie parcimonieusement à chacun (abondamment à lui-même).

 Après ce premier tour, il reste encore une louche au fond de la soupière. Le tyranneau remplit la louche de ce restant de soupe et fait mine de l'offrir à chacun des siens :

"Fenno, n'en volai-tu ? (Femme, en veux-tu ?)"

La mère, qui sait lire sur la face de son maître et mari sa vraie pensée, répond à voix basse : " Noun, marchi."

 Le maître alors s'adresse successivement à ses filles, à ses fils, au domestique :

"E té ? (Et toi ?)

Chacun, humblement, refuse : "Noun, marchi paï."

 Le fermier s'adresse enfin au dernier né, un marmouset de cinq à six ans :

"E té, piti, n'en volai-tu ?"

Le petit, qui n'a pas encore compris la musique, répond de sa voix flûtée, tout en avançant son écuelle :

"En voudrio bé un piti pau... (J'en voudrais bien un petit peu..). »

Mère, filles, fils, domestique regardent l'innocent d'un air épouvanté, cependant que le père s'écrie d'une voix de tonnerre :

"Qué disai-tu ? (Que dis-tu ?)"

Le petiot retire son écuelle, rentre la tête dans les épaules et murmure :

"Noun, paï, n'en volai pas..."

Rasséréné, le pater familias verse alors le restant de soupe dans sa propre écuelle et conclut, débonnaire :

"Hé, piti, parlo que t'auve ! (Eh ! petit, parle, que je t'entende !) »

 

  

Voici maintenant deux textes. Le premier "Un loup-garou à la Péruse"date de 1880 et a été relevé à La Péruse par l'abbé Rousselot, natif de St Claud, père de la phonétique.

Ce texte a été reviré en graphie classique par Jacques Faury natif comme son père de Lésignac Durand. Le grand-père de M. Faury fut facteur à Vitrac dans les années 30 et sa mère, née en 1917, fut élève à l'école communale. Le second texte est une digression qui ne manque pas d'intérêt sur la ''chasse galère'' que m'a également fait parvenir Monsieur Jacques Faury que je tiens à remercier vivement pour sa précieuse contribution et pour la précision de ses informations et  de son travail. Monsieur Faury finit actuellement la  rédaction d'un glossaire de 250 pages consacré, je le cite, " à notre 'patois' charentocien* que je nommerais plutôt dialecte, le mot patois ayant trop souvent eu une connotation péjorative. Or ce n'est pas un charabia mais une langue structurée qui hélas va se perdre tout comme l'ancien français qui a perduré jusque là à travers ce même dialecte charentocien. Ce dialecte est en effet composé à 60% d'occitan et 40% de très vieux français (souvent éloigné du français actuel)"

 

*le charentocien en tant qu'équivalent du languedocien. On ne peut en effet, comme les néo-occitans, parler d'occitan pur.

Monsieur Faury m'a également indiqué dans sa correspondance que le surnom de St Maixent était Adjutori, ce qui, en langage agglutiné ' moderne ', donne Aiutori ou Aiutore  (prononcer étaûri ou étaûrè)

  

 Un  loup-garou à La Péruse

 

                                           Version phonétique (texte maintenu en l’état : vocabulaire et accentuation) :

« Lous saveins, avéquè lurs libreï, counéssein beuco dè chausès què nautreï, paubreï tavaillours dè térro, nè podein saveir rè què par î. I’ voudrio bien reincountrèr qauquè djur ún dè quîs ômeï de scieinço què an passa no partido dè lur vito dïn l’étudo dè toutè qui què s’eï counègu d’autreï vièdgeï, par li damandèr quo qu’eï qu’ún lou-garou. 

L’aï na im piti à l’écôlo dïn moun eindrè, mès moun métrè nè m’en o djamaï parla. Partein, quo pourio bè y aveir gu ni o pès enquéro bien lounteim, deus lou-garous. Y avio yûn vèzi  què n’ério bien sûr pès no bétio ni yûn bavar, qu’eï mort ni o gaïrè maï dè vïn ans. Ún djur, nous paralavam deu vieï teim. La couversacî toumbè sur lu lou-garou.

"Ah, lu lou-garou, mè dissè t’euï, co n’ério pès no métchanto bétio, mès o ério bien vilein, è bien épaurissèblè."

Vaô tè countèr no pito istoèro què m’o riba no vièdgè :

" ï avio bèleuï no treintèno d’annadès ; i vènio ún sèr què co  fasio ún beu teim clèr dè luno dè la grandjo nôvo de tchè lu vieï ‘piquat-drè’ – quant i fi riba à pu-prè à ún quart de lègo du vilèdgè, i seinti tout d’unn cop, seï bru , no bétio saôtè sur mè, sès doès paôtès dè davan paôzadès sur moun épanlès. Soun’ museuï tout bourru mè djugnèvo la djaôto. Co mè fi no paôrè tèrriblo – öto tè dè qui, ôrro bétio, li dissè iô  -  Co sè mètè de ricanè, coumo si co grognèvo. Mè, fi oblidja de io treïnèr djusqu’au vilèdgè coumo co. Quand i fi riba prè dè lès meïjou, co mè quitè seï rè dirè è seï mè faèrè dè maô. I gueïti  par veïrè co què qu’ério : nè vi pus rè. I aï toudjur creïgu què qu’èrio ún lou-garou.

Veïqui !  Y o co gu deus lou-garous, ni o co pès gu ? N’ein saè (sabè) rè. Mès qu’o dègu y avèr quaôquo rè coumo co !...» 

                       (Septembre 1887) – recueilli à La Péruse par   l’abbé Rousselot - 

 Ce texte a été reporté ici dans son intégralité au mot près. Selon l’abbé Rousselot, père de la phonétique, natif de Cellefrouin (Chte) et collecteur à l’époque de ces textes, les locuteurs étaient natifs de l’endroit, ce qui ne veut pas dire que la famille ait été de souche de la Péruse. On note quelques différences avec le parler actuel. Ce type de parler insiste en effet sur le son ‘air’ (savèr, avèr, clair) contrairement au parler actuel (savar, avar, cliar). Certains termes comme viatge (vièdgè) ou ôrrɔ (orra / horrible) ne sont plus usités vers chez nous ( cependant toujours usités en Haute-Vienne). Ils ont même disparu de la mémoire collective. Le parler est plus contracté (fi pour fuguet, saè pour sabè). Mais à 80%, on retrouve bien les sonorités du parler en ê.  Ce parler semble se rapprocher de l’actuel parler de Manot.  J. Faury

Graphie classique:

Los savents aveique lurs librès conescen beucòp de chausäs que nàutrès pàubrès travalhors de terra, ne podem savèr rèn que per ilhs. Iu voldria bien renconträr quàuque jurn un de quilhs omès de sciença que an passat ‘na partida de lur vita dins l’estuda de tote ‘qui que s’es conegut d’àutrès viätgès, për li damandär cò que qu’es qu’un lop-garol                                                                   

   Ài ‘na t em pitit autrafètz à l’escòla dins mon endrèch mäs mon mestre ne m’en a jamàis parlat. Përtent cò porria bèn i avèr ‘gut, cò ni a päs enquerra bien longtems, deus lops-garols !  I avia un vesin que n’eria bien seür päs ‘na bestia ni un bavard, qu’es mòrt ni a gàire màis de vint ans. Un jurn, nous parlavan deu vielh tems. La conversaciu tombet sur lü lop-garol.

" Ah!  lu lop-garol, me disset-eu,  cò n’eira päs ‘na meschanta mäs v’ò eria bien vilen e bien espaurissäble."

Vàu te contär ‘na pita istoéra  que m’a ‘ribat  ‘na viätge (na vètz) :

 « Lu avia bien bènleu ‘na trentena d’annadäs, iu venia un sèr que cò fasia un beu tems cler de luna, de la granja nuòva de chäs lü vielh ‘piquat-drèch’. Quant iu  fui ‘ribat à pus prép à un quart de lega deu villätge, iu senti, tot d’un còp sens bruch ‘na bestia sautär sur me, säs doäs pèautäs de davant pausadäs sur mon espanläs ;  son museu tot borrut me junhäva la jàuta. Cò me fit ‘na paur terribla -  «  Òsta te de ‘qui, òrra (monstre de) bestia, li disset iò.  Cò se mete de ricanär coma (si) que gronhäva. Me, iu fui oblitjat  de iò trainär jusqu’au villätge coma cò.  Quand iu fui  ‘ribat prép de la maijon, cò  me quitet sens rèn dire e sens me fàire de màu. Iu gaiti  per veire cò que qu’eria ; ne vi pus rèn. I ài totjurn cregut que qu’eria un lop-garol.

Veiqui ; i a cò ‘gut deus lops-garols, i a ‘quo päs ‘gut ? N’en saé rèn. Mäs cò a degut i avër quàuca rèn coma cò !..."

 Code de lecture (rappel) :  ä = ê (päs = pê) – ès = eÿ (librès = libreÿ / livres) --  es = éy ou é (escòla = écaulo / école) -- ui = î  (iu fui = i fi / je fus) --  iu = î ( iu = î = je) – in = î (vesin = vèzi = voisin) – û = eu (u prononcé eu / extrême nord-occitan => seür = sœûr, contraction de segur)   – a final = o (de poche) – ò = o;  o = ou – ër = arr ( parler de l’ouest) -- 

Traduction :

" Les savants qui lisent connaissent beaucoup de choses que nous, pauvres travailleurs de la terre, ne pouvons connaître que grâce à eux. J’aimerais bien rencontrer un de ces hommes de science qui ont passé une partie de leur vie à étudier tout ce qui s’est passé jadis, pour lui demander ce qu’est un loup-garou. 

 Je suis allé un peu à l’école de mon endroit, mais mon maître ne m’en a jamais parlé (des loups-garous). Pourtant il pourrait bien y en avoir eu il n’y a pas si longtemps! J’avais un voisin qui n’était bien sûr ni un imbécile, ni un bavard, qui est mort il y a moins de vingt ans. Un jour que nous devisions du vieux temps, la conversation tomba sur le loup-garou.

" - Ah, le loup-garou, me dit-il, ce n’était pas un méchant animal, mais il était bien laid et bien épouvantable."

 Et de me conter une aventure qui lui était arrivée:

 « -  J’avais peut-être une trentaine d’années, je venais un soir de pleine lune de la grange neuve, de chez  le vieux ‘piqué-droit’,  Quand j’eus parcouru à peu-près un quart de lieue, je sentis tout-à-coup sans bruit une bête sauter sur moi, ses deux pattes de devant sur mes épaules, son museau velu me frôlant la joue. Cela me fit une peur terrible : « Ôte  toi delà, horrible bête »  lui dis-je. Ça se mit à ricaner comme dans un grognement, mais je fus obligé de le traîner ainsi jusqu’au village. Quand je fus arrivé près de la maison, ça me quitta sans rien dire et sans me faire de mal. Je regardai ce que c’était, mais ne vis plus rien. J’ai toujours pensé que c’était un loup-garou. 

Voilà !  Y a-t-il eu des loups-garous, n’y en a-t-il pas eu ? Je n’en sais rien. Mais il dut exister quelque chose d’approchant !..."

  

 

 

La Chasse galère ou chasse volante

« Chäça galeira » [ tchêço galéiro ] ‘’chasse galère’’ ou chasse volante (du verbe d’anc. fr. et occ. chacier ou chaçar : chasser au sens poursuivre ; mener (d’où la ‘’menée Hennequin’’ - Nord -) ~ la chäça galeira (métathèse de chasse galerie ou galiera) / « Grand vacarme nocturne dans les airs, fait de hurlements, d'aboiements, de sifflements et de battements d'ailes »

C’était en fait un phénomène atmosphérique parfaitement explicable de grand vent accompagné notamment de craquements de branches mortes et autres manifestations physiques, mais frappant des esprits incapables d’y apporter une explication rationnelle, ce qui donnait libre cours à l’interprétation et aux fantasmes les plus divers. Ce grand vent   balayait une bonne partie de l’actuelle France, au même titre que d’autres pays. Une légende germano-scandinave née dans des régions très froides balayées par des vents violents rationnalisa un phénomène déjà connu des autochtones, après les grandes invasions. Les locaux adoptèrent alors la version germanique avant qu’elle ne se romanise et se christianise pour se répandre ensuite sous des formes édulcorées, jusqu’à un passé récent. A noter que la Chasse Volante est  connue presque partout en France, et même en Corse (squadra Arezzo)

 Comme l’arc-en-ciel (voir regläna), elle a été affublé des noms les plus divers et les plus curieux – souvent religieux -  qui ont fait l’objet d’un certain nombre d’études, dont « les Evangiles du diable » de Claude Seignolle (G-P Maisonneuve et Larose, 1994) ; dans cet  ouvrage, les noms divers de la Chasse Volante sont cités, avec leur aire d’appartenance. Nous ne pouvons malheureusement, dans le cadre de cet ouvrage, aller plus loin  dans l’étude géographique, mais nous essayons tout de même ci-après de comprendre cette expression, venue de la nuit des temps

 La chasse fantastique,  chasse volante, chasse sauvage ou « cache-hellequin » (Normandie) ; Menée-Hellequin ou Mesnie-Hellequin (Nord), Chasse Galerie (Poitou), Galerite (Saintonge), Galière (galiééro), Galerine (Limousin), Galère (Chte-limousine) [ chäça galeira / tchêço galééro ] est une légende  présente dans un grand nombre de pays – y compris le Québec -,  le Centre et le Nord de l'Europe, et dans la plupart des régions de France. C'est le nom qu'on donnait au fracas d'une tempête nocturne, d'un grand vent, parfois d'un vol d'oiseaux migrateurs, assimilé au passage de cavaliers en chasse*1- et de meutes de chiens emportés dans les airs à la suite d'une malédiction. Ces légendes, basées sur un fond commun, portent des noms très variés

 [*1 -  rationalisation créée par le mot galier = cheval, en anc. fr. ; d’où la ‘’chasse galopine’’, ou chasse à cheval – voir plus loin - ]

Au Québec, ce sont des rameurs damnés, circulant sur une barque céleste. La légende, incontestablement empruntée au Poitou au niveau du nom et des éléments, a été modifíée localement soit suite à l’expérience personnelle des vieux québecois ayant bravé l’océan  ou les grands fleuves, soit  par rapport aux Iroquois exilés de force en France à Marseille pour alimenter les galères royales. Louis XIV avait en effet donné ordre à Denonville de capturer autant d’Iroquois qu’il le voulait pour fournir les galères marseillaises. Certains furent libérés en revinrent, mais beaucoup y moururent de mauvais traitements. Les survivants purent ainsi témoigner de ce qu’ils avaient vécu ainsi que de la mort atroce de leurs compatriotes, ce qui dut frapper les esprits et forger une légende dans les tribus indiennes. Une des appellations connues en Poitou étant la « chasse galère » (comme en confolentais), la traduction québecoise en rameurs damnés n’a rien de surprenant. Il faut ensuite y rajouter le fond de superstition des bûcherons blancs pour aboutir au canot des cieux.  Au Québec, l’expression consacrée était « courir la chasse-galerie », dans laquelle on reconnaît chasse et courir, ramenant à la chasse à courre du sieur Galery, sous un calque canadien

*- « Denonville et les galériens iroquois » / Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 14, n° 3, 1960, p. 408-429. W. J. Eccles

 

Les frères Grimm parlent eux de Wutendes Heer (l’Armée Furieuse) qu’ils font dériver de Wotan’s Heer (l’Armée d’Odin).  Ailleurs on retrouve cette Mesnie sous les noms de Mesnie Furieuse, Hoste d’Hellequin, Menée Hennequin, Chasse Infernale, Chasse Furieuse, Chasse Arthur, Chasse Maligne, Chasse Maudite, Chasse d’Holopherne (ou perce Holl : enfer), Chasse Macchabée ou Familia Herlequini.

Je pense qu’Hellequin n’est autre qu’une romanisation d’Hölle-koenig ou Hell-King ( = roi des enfers, Satan). Le personnage d’Haillequin, tout comme le sire Galery en Poitou, n’est qu’une imagerie populaire pour rationaliser le nom qui avait perdu son sens premier. Preuve en est, en Alsace c’est parfois « frau Holle » (dame de  l’Enfer)  qui guide l’armée maudite

La racine « gal », elle, vient du germanique « wal » signifiant champ de bataille, qu’on retrouve dans walkyries, divinités guerrières. Elle est à rapprocher, au niveau de la symbolique, du Wotan’s Heer de Grimm (ci-dessus). A noter que la quasi homonymie de Heer (armé, multitude) avec Herr (seigneur) a sans doute favorisé l’imaginaire du seigneur avec sa suite. On a donc au départ une armée de guerriers fantômes en errance, qui prend ensuite des significations diverses (cf./ ballet des sorcières). Il y eut comparaison et assimilation avec des termes romans phonétiquement semblables, tels que galier (gratter, frotter ; d’où les oiseaux nocturnes, renforcé par « gal = coq », volatile à l’agressivité bien connue) ou galerie  (réjouissance, partie de plaisir), ce qui a sans doute favorisé la légende du seigneur damné avec sa suite, ses chevaux et ses chiens ; etc., etc. Une autre variante étant la       « chasse galopine » (Poitou) ; voir § 2 ci-dessus - On retrouve ensuite par dérivation l’homonyme  « « gale » ayant signifié en anc. fr. la réjouissance, le plaisir, l’amusement, manifestations jadis proscrites par l’église car jugés dévoyées et donc vouées à l’enfer.    

 Chasse, Hoste, Menée ; Mesnie sont des termes d’ancien français surajoutés aux termes  germaniques dans un souci de rationalisation. Le mot chasse peut être compris dans la valeur chasse, poursuite dans les cieux, mais aussi « banissement » en anc.fr. (Greim.), une des légendes étant que les fantômes errant dans les cieux nocturnes soient ceux de gens excommuniés, donc « bannis ». Hoste (cf./ hoste-d’Hellequin, voir ci-dessus) correspond à une des formes du latin hostis qui a donné l’anc. fr. host = armée. Menéee signifiait suite, compagnie (sous-entendu du seigneur) et mesnée ou mesnie désignait la suite d’un  grand  seigneur

 

  

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